Le Passé du Futur

PARTIE 3
Chapitre 1- Le test – Jeudi 12 décembre 2024 – 10h
Ce matin là, Augustine avait réuni ses quinze plus proches collaborateurs du projet « Assurauto– bonus 50% ». Pour en bénéficier, il suffisait de se soumettre à un examen neurométrique.
Elle s’adressa à eux d’une façon un peu solennelle.
« Je crois que nous sommes à un moment important de l’évolution de notre métier vers l’assurance neuroscientifique, la neuroassurance. C’est un nouveau métier qui permettra une meilleure sécurité pour tous. Ce métier est né aux USA, dans les années 2010, il réunit d’une part nos techniques statistiques d’assurance classiques pour mesurer les risques et d’autre part les découvertes les plus récentes des neurosciences. Ainsi pour les assurances auto, nous mesurons à l’aide du casque IRM le taux d’agressivité, la rapidité des réflexes, la capacité de mémorisation immédiate et autres variables que vous connaissez bien. Comme vous le savez, nous avons fait un test sur plus de 500 personnes et tout s’est très bien passé.
Je vais maintenant vous présenter la campagne d’informations : L’axe principal sera « Assurez-vous à moitié prix. Notre cadeau : votre test personnalisé » ; l’axe complémentaire sera : « Pour la première fois en France assurez-vous moderne comme aux USA et en Chine ». Les médias seront essentiellement les réseaux sociaux associatifs ciblés. Il y aura également une présence sur les chaînes d’information et les chaines de séries policières et d’aventure.»

Un collaborateur leva la main pour prendre la parole :
- Et dans les médias papier, vous ne faites rien ?

Un murmure amusé parcourut la pièce.
- Elton, ce produit s’adresse à des gens en pleine possession de leurs moyens neuronaux, c’est-à-dire les 18-65 ans. Or vous savez que les médias papiers ne sont pratiquement plus lus par cette tranche d’âge.

A ce moment l’écran d’Augustine émit un son que tout le monde reconnut immédiatement : c’était un appel audio du Président de la compagnie, M. Pierre Lenormand. Quand elle travaillait, Augustine gardait toujours son écran en mode « haut parleur ». Tout le monde put donc entendre :
- Augustine ?
- Oui, c’est moi.
- Pouvez-vous venir immédiatement dans mon bureau ? C’est justement à propos de la réunion que vous tenez en ce moment. Mesdames, messieurs, si vous m’entendez, je vous prie de bien vouloir m’excuser.

Augustine ferma l’écran et dit :
- Je suis désolée. Je ne sais combien de temps ça va durer. Je vous préviendrai dès que possible.

Les membres présents se regardèrent avec un sourire narquois.
Quand Augustine eut quitté la pièce, un des participants transmit par la pensée à ses camarades équipés d’un implant Bluetooth le message suivant :
« On est de plus en plus gérés comme il y a 20 ans dans les grosses boites. Le Président parle et tout le monde obéit au doigt et à l’œil, même Augustine. Ce qui est incroyable, c’est que ces méthodes reviennent partout et que personne ne dit rien. »

Personne ne lui répondît, même en pensée, et tout le monde sortit de la salle.

Augustine monta au 7° étage. M. Pierre Lenormand l’accueillit chaleureusement :
- Bonjour Augustine. Allôns droit au fait. Vous avez fait votre test « Assurauto-bonus 50% » sur combien de personnes ?
- Mais comme toujours Monsieur, sur échantillon représentatif de la population française d’environ 500 personnes.
- Comment se fait-il que le fils du ministre de l’écologie, Monsieur Adrien Delahoule, à qui ce test a été soumis, ait été déclaré non seulement inapte à souscrire au nouveau contrat mais encore inapte à conduire d’après nos barèmes ? Le ministre et son fils sont furieux.
- Quel âge a le fils Monsieur Delahoule ?
- Il a 42 ans et il travaille comme ingénieur dans une société indienne.
- Puis-je vous demander ce que fait cette société ? Je suis peut-être indiscrète mais…
- Cette société achète des terres cultivables en Inde et en Afrique pour de gros investisseurs et des fonds de pension. Mais quel rapport ?
- Oh non rien, Monsieur, c’est tout simplement parce que j’ai des amis indiens.
- Etes-vous sûre, Augustine, que ce test a été réalisé chez le fils de Monsieur le Ministre selon les règles ?
- Mais bien sûr puisque ce Monsieur a été choisi au hasard comme le reste de l’échantillon.
- Qu’a t-il pu se passer, Augustine ? Vous savez nous attachons d’importance à ce nouveau produit Assurauto-bonus 50%, le premier de nos produits de neuroassurances et dont vous êtes d’ailleurs l’initiatrice. Vous avez mené cela avec maestria.
- Merci Monsieur. La réussite de ce produit est d’autant plus importante que nous avons un certain retard dans ce domaine, dit Augustine. Ce genre de test est tout à fait habituel dans un certain nombre de pays comme les Etats-Unis, l’Allemagne, la Chine, l’Inde ou le Brésil. En France, nous avons des scrupules concernant le respect de la vie privée, scrupules qui sont orchestrés par les comités d’éthique.
- Vous savez qu’il faut être très prudent avec ces gens-là.

Augustine marqua un temps de silence : visiblement elle cherchait une idée.
- Ne serait-il pas possible de contacter le fils du ministre pour lui demander comment il a vécu ce test ?
- Pourquoi pas ? Le test est-il facile à réaliser ?
- Oui, ces casques IRM portatifs sont prodigieux. Quand on pense qu’il y a encore 15 ans, il y avait ces énormes cylindres horriblement couteux dans quelques hôpitaux seulement. On y enfournait les gens comme dans des anciens fours de boulangerie en les allôngeant sur des chariots et l’examen faisait un bruit épouvantable.
- Oui, c’est comme pour les ordinateurs : ces techniques ont évolué à une vitesse extraordinaire.
- Et si on recommence le test pour ce Monsieur et que les résultats s’avèrent à nouveau négatifs pour lui ?
- Je crois avoir une idée. Mais il faut d’abord cerner la personnalité de ce Monsieur.

Augustine se faisait déjà du fils du ministre une image très précise, rassemblant inconsciemment toutes les clichés que son esprit avait enregistré de ce genre de personnage : elle voyait son attitude et son visage. Ce fils ce ministre avait un air flegmatique propre à tous les hommes d’affaires en relation avec les anglo-saxons et plus particulièrement ceux qui travaillent avec les Indiens. Il portait un costume très élégant de couleur sombre provenant de chez un tailleur très réputé. Son visage légèrement basané avait l’expression un peu figée des hommes d’affaires qui savent contrôler leurs émotions. Il arborait un sourire de convenance. Une petite moustache taillée impeccablement donnait ce petit grain de fantaisie et de séduction indispensable à l’homme d’affaires.

- Augustine ?
- Oui Monsieur ?
- A quoi pensiez-vous ?
- Je me demandais de quoi ce Monsieur pouvait avoir l’air.
- J’ai fait quelques recherches sur le réseau et voici une photo de lui dans le site de son entreprise. Regardez.

Augustine fut sidérée. La photo était celle d’un barbu au visage fermé.
Augustine se souvenait avoir rencontré des hommes de ce type au cours de ses études de neurologie après l’école polytechnique. Elle avait suivi des cours de morphopsychologie qui étudiaient les rapports entre la forme du visage et le type de caractère mais là, avec la barbe, ce n’était pas commode.

- Pouvez-vous m’obtenir un rendez-vous avec lui ?
- Ecoutez Augustine, c’est bien parce que c’est vous. Je vous appelle pour vous dire si c’est possible. En attendant il va fallôir reculer le lancement d’Assurauto-bonus 50%. Excusez-moi encore auprès de vos collaborateurs. Pour le moment cela doit rester strictement entre nous. Dites simplement que je crains que certains politiques émettent des réserves. Mettez-moi l’affaire sur le dos. Je n’ai pas peur d’être le bouc émissaire car au final, il faut absolument que notre opération neuroassurances soit un succès. D’autant plus que notre principal concurrent USlab est en train de lancer son propre produit en France.

Augustine retourna à son travail. Elle demanda à nouveau à ses collaborateurs de se réunir. Certains n’ayant pas d’implant Bluetooth pour des raisons d’éthique personnelle, elle passa dans la salle openspace pour les inviter d’un geste à la rejoindre. Sur la demande du syndicat, des barrières phoniques entouraient chaque bureau et on ne pouvait correspondre que par geste ou par SMS.

Tout le monde la guettait. Elle prit les devants :
- Eh bien voilà le lancement d’Assurauto-bonus 50% est reporté.

Les questions fusèrent :
- Mais qu’est ce qui se passe ? Qu’y a t-il de nouveau ?
- Le patron voudrait être sûr que nous n’aurons pas de problème avec les politiques.
- Mais pourquoi t’avoir appelée pendant notre réunion ?
- Disons que c’est un homme prudent. En tout cas je peux vous dire qu’il est à fonds dans le projet : il considère que l’avenir de la société en dépend.

Un de ses collaborateurs, Simon Bétrisey, lui dit sans la regarder en face :
- Sois sure que nous sommes de tout cœur avec toi, Augustine.

Toute l’équipe approuva de la tête et on entendit même quelques applaudissements.
- Merci mes amis de vos encouragements, faites-moi confiance. Je constate que depuis bientôt 5 ans nous formons une équipe soudée grâce à la transparence et à l’esprit commun à tout notre petit groupe.

Augustine passa le reste de la matinée à étudier les résultats du test d’André Delahoule, le fils du ministre. Les courbes donnant les différentes capacités d’aptitude à conduire étaient radicalement différentes de toutes celles qu’elle avait vues jusque là.

Le test se déroulait sur un simulateur 3D en ambiance réelle selon les dernières techniques. Le candidat entrait dans un prototype de voiture avec devant lui un écran qui simulait un itinéraire. Le simulateur mesurait ses réflexes, son émotivité en cas d’incident, son respect des règles de conduite et sa facilité de manipulation des différentes commandes. Les données étaient enregistrées sur des capteurs d’ondes émises par le cerveau. Le test durait cinq minutes et trente deux secondes. Le résultat se lisait sous forme d’écart entre les configurations du cerveau d’un conducteur sans faute et celles du candidat.

On mettait au candidat un casque IRM qui travaillait par effleurement sur le crane et permettait d’introduire des implants ondulatoires dont les ondes nanocourtes exploraient différentes parties du cerveau. Ces implants ondulatoires étaient le secret de fabrication du système. Il avait été décomposé en quatre-vingt dix séquences, chacune étant confiée à un ingénieur différent. Celui qui connaitrait les quatre vingt séquences aurait la maîtrise absolue du système et pourrait le transmettre à un concurrent, ruinant ainsi des années d’efforts de recherche et de travail. Mais cette reconstitution impliquerait que quatre vingt dix collaborateurs trahissent leur société. Pourtant le bruit circulait que certaines tentatives de s’approprier le système avaient été déjouées.

Augustine, quand elle vit les données d’André Delahoule, fut extrêmement surprise : ses hésitations à chaque phase de conduite et la lenteur de ses réactions en faisaient un danger public. On avait eu raison de le refuser. Mais ce qui la frappa ce fut le caractère répétitif de ses réactions: dans les zones urbaines, il se tenait toujours à la même distance de la voiture qui était devant lui. Il maintenait toujours la même consommation d’énergie à son moteur. Il actionnait les commandes avec des mouvements qui paraissaient extrêmement réfléchis.
 
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Jean-Pierre Grivois - 2013
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Chapitre 1- Le test – Jeudi 12 décembre 2024 – 10h
Chapitre 2 - André Delahoule – Jeudi 12 décembre 2024 – 12h30
Chapitre 3 – La Grève - Jeudi 12 décembre 2024 – 17h
Chapitre 4 – Où on parle de drogues et de maladies du cerveau - 20 décembre 2024
Chapitre 5 – Le voyage en Chine - Jeudi 16 Janvier 2025