Le Passé du Futur

PARTIE 5 - Augustine
Chapitre 1 – Inauguration de Neurométrie - Samedi 17 octobre 2026 -
Augustine n’avait pas voulu donner un ton professionnel à cette fête. Simplement, elle avait réuni ses amis les plus proches, ceux d’ESS et quelques autres, pour partager avec sa joie de la création de son entreprise Neurométrie qui commençait son activité le lundi suivant.
Elle s’était installée dans un centre d’affaires : elle l’avait choisi car il était proche de son appartement et qu’on y disposait des technologies qui lui étaient nécessaires. Elle avait pris un 75m2 avec un grand bureau et deux petits bureaux
Ses proches étaient là, réunis dans ce qui allait être son bureau. Elle rayonnait de bonheur : ils devaient être une quinzaine ou une vingtaine.
Augustine avait tapissé les murs de casques gravés au nom de Neurométrie. Fabriqués par la société Ochip, qui avait été reprise par Rosalind Picard à la suite des ennuis de Ferenc Niderland avec la justice.
Avec Rosalind, elle avait choisi la couleur : un vert sapin qui signifiait l’espoir. Elle en avait choisi les formes aussi : ces casques encadraient le visage de façon élégante un peu comme une coiffure ou un bonnet.
Augustine demanda le silence et dit :
- Je voudrais vous faire une surprise.
Victor Flament, l’imprimeur l’interrompit et cria:
- On ne la changera jamais notre Augustine : qu’est-ce qu’elle nous mijote encore ?
Tout le monde se mit à rire car c’était une remarque que personne n’attendait mais dite sur un ton tellement drôle et amical que tout le monde éclata de rire et se mit à scander en rythme :
- Kes-kel-mijot’, Kes-kel-mijot’, Kes-kel-mijot’,
Augustine sourit, leva les bras comme pour calmer l’assistance. Elle était rayonnante.
- Voilà, mettez chacun un casque et attendez.
Chacun s’exécuta. Quand tout le monde eut mis son casque, Augustine mit son doigt sur sa bouche pour obtenir le silence.
- Fermez les yeux.
Alors chacun put voir apparaître en fermant les yeux les mêmes images de montagne et de forêts de sapins agités par une douce brise, entendre le souffle du vent et le bruissement de l’eau des torrents, sentir le parfum de l’herbe mouillée.
Ils n’en revenaient pas.
Fariba ouvrit les yeux :
- Mais comment est-ce possible ?
En entendant Fariba, tous ouvrirent les yeux.
- Oui, comment est-ce possible ? répéta André Clivaz, le médecin.
- Vous avez tous vu la même chose, entendu et senti la même chose. Pourquoi ? Eh bien c’est très simple.
Victor Flament l’interrompit :
- Pour toi, peut-être, mais pour nous…
- Mais non, vous allez comprendre. Nous avons isolé les nerfs correspondant aux différents sens et qui mènent au cerveau.  Chez tout le monde, ils aboutissent au même endroit dans le cerveau et nous avons programmé dans vos casques une séquence pour qu’elle parvienne à ces endroits de vos cerveaux.
- Augustine, tu es une magicienne, dit l’ingénieur André Leprigent.
- Mais non, c’est très facile.

Maintenant je vous propose un jeu. Regardez sur cet écran la liste des premiers produits Neurométrie : je voudrais que chacun de vous en teste un et me dise ce qu’il en pense. Cela dure au maximum 3 minutes. Après ça je vous promets que nous ne parlerons plus de Neurométrie.
Sur l’écran mural du bureau s’affichèrent les mots : réflexes, contrôle de soi, objectivité, affinité.
A ce moment on entendit à la porte de l’appartement un signal montrant que quelqu’un souhaitait entrer.
- Je suis sure que c’est George Carle. Nous n’attendons plus que lui.

Elle regarda dans l’œilleton électronique et vit le visage d’André Delahoule. Elle l’avait invité car elle connaissait son désarroi après le suicide de son père. Quand il entra toutes les têtes se tournèrent vers lui et le silence se fit. Personne ne le connaissait.
Augustine prit alors la parole et dit :
- Mes amis, je voudrais vous présenter André : il est devenu mon ami car il m’a beaucoup aidé pour la mise au point des casques de Neurométrie. Il vient d’avoir de rudes épreuves à supporter et je voudrais que nous lui réservions l’accueil qu’il mérite. Merci André d’être venu.
André, le regard tourné vers le sol, répondit à Augustine :
- Merci à Augustine Fabre de son soutien. C’est une grande scientifique et en même temps une femme d’une grande humanité. Comme l’a dit un écrivain célèbre… et puis non, restons en-là. Je suis heureux d’être ici ce soir.

Le signal de la porte d’entrée retentit à nouveau. George Carle entra. Son air jovial et son visage souriant tranchaient singulièrement avec celui d’André Delahoule.
Il fut accueilli par des applaudissements et quelques cris de bienvenue.
- Salut George, comment ça va ?
- Bonjour à tous. Désolé d’être un peu en retard mais j’avais beaucoup de monde au magasin. Heureusement que Jacqueline et Guillaume ont pu rester pour servir les clients. Alors tout le monde va bien ?
- Ouiiiiiiiiii, répondit un chœur unanime comme une foule.
Augustine fit à nouveau un signe des bras pour obtenir le silence.
- Bon eh bien, mes amis je vous demande encore deux minutes. Vous voyez les mots qui s’affichent sur l’écran. Vous choisissez le test que vous voulez et quand vous partirez je remettrai les résultats à chacun. Cela vous donnera une idée de ce que fait Neurométrie et de mieux vous connaître vous-même.

Alors une voix s’éleva et tous tournèrent leurs regards vers elle. C’était celle d’André Delahoule. C’était une voix qu’ils ne connaissaient pas. Le ton de cette voix était comme hésitant, mais elle semblait vouloir énoncer de grandes évidences. Chacun de ceux qui étaient là et qui regardaient André Delahoule eurent la même impression : on aurait dit qu’il parlait non pas à ceux qui étaient en face de lui, mais à d’autres, peut-être aux hommes en général ou peut-être à un seul.

- Je pense que ce n’est pas une bonne idée. Parmi les thèmes qui figurent sur cet écran, un seul me paraît pouvoir être posé et il faudrait donc que ce soit le même pour tout le monde. Ce thème c’est « affinité ». J’ai subi quelques tests d’Augustine et je sais combien il est pénible de montrer pour les autres sujets, ils montrent des faiblesses possibles. Il est pénible que les autres connaissent vos propres faiblesses. Pour « affinité » c’est moins grave, il s’agit de tester la bonne entente entre plusieurs personnes. Je crois aussi qu’il faut donner les résultats à tous en même temps et non pas à chacun.

Puis il s’arrêta brutalement.
- Mais, dit Augustine, je pensais que laisser le choix à chacun…

Johny intervint :
- Non Augustine, il a raison. Moi aussi, depuis que je suis au chômage, j’ai passé des centaines de tests portant sur mes propres capacités. A chaque fois je me sentais mal, je me sentais jugé, mis dans des catégories… Alors plutôt que la maitrise de soi ou je ne sais quoi, je trouve qu’il serait mieux, comme le propose ce Monsieur…
- Il s’appelle André…
- Oui, bon… comme le propose André, il serait mieux qu’à partir de ces casques on mesure nos affinités. Je suggère même qu’on se donne quelques minutes, en fin de soirée, pour qu’Augustine nous fasse un commentaire sur les résultats.

Augustine resta un instant silencieuse : pour se donner une contenance, elle arbora son plus beau sourire, en amplifiant le sourire naturel que portait son visage en toutes circonstances. Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?
C’est vrai que jusque là, elle avait conçu les tests de Neurométrie uniquement comme des tests individuels. En faire des outils collectifs pouvait devenir une innovation extraordinaire. D’ailleurs le test « affinités » montrait la voie. Elle ne pouvait prendre un faux prétexte pour refuser. Elle se dit qu’elle improviserait au moment des résultats.
Et elle arrêta net de réfléchir : grâce à sa méthode LDA le Décrochage Apaisant et à sa capacité à devenir spectatrice d’elle-même, elle réussit à canaliser le flot d’émotions, de réflexions et d’idées qui envahissaient son esprit tout entier. Puis elle s’entendit dire :
- Mais c’est une excellente idée, faisons comme ça.
Elle distribua des casques à chacun.
Ces casques étaient reliés par Wi-fi à une unité centrale. Après 3 minutes toutes les données avaient été enregistrées.
Augustine leur dit :
- Maintenant je vous propose de ranger les casques où vous les avez pris et qu’après nous allions tous au buffet arabe que j’ai préparé avec Karima.

Mais Augustine voulait voir les résultats des tests avant de les communiquer à tous : s’il y avait un décalage d’affinités entre ceux qui étaient présents cela aurait pu tout gâcher.
Tout le monde étant au buffet, elle en profita pour se retirer dans le couloir en direction des toilettes.
Elle jeta un coup d’œil à sa montre qui était elle-même en relation avec l’unité centrale.
Elle visualisa les affinités : il y avait un point par personne et tous les points étaient regroupés, montrant la capacité de tous à partager et à ce groupe d’être homogène. Un seul point était isolé des autres : il représentait André Delahoule.
Elle était tellement absorbée par l’analyse du petit écran de sa montre, qu’elle ne vit pas que quelqu’un s’était approché d’elle :
- Le petit point, là, c’est moi, n’est-ce pas ?
Augustine sursauta quand elle entendit cette vois un peu monocorde et saccadée.
- Ah vous êtes là ?
- Débrouillez-vous pour effacer ce petit point. Je sais que je suis différent et je sais que vous le savez. Ne gâchons pas la soirée.
- Mais je ne peux pas, c’est impossible ! Ce serait malhonnête !
- Ecoutez Augustine, je connais ma différence et grâce à vous maintenant je l’assume. Qu’allez-vous dire ? « Vous voyez, le petit point là, c’est ce Monsieur que vous voyez là. Il est autiste et d’ailleurs son père… »
- Arrêtez, André, je vous en prie.

Elle regarda André. Son regard était voilé par une infinie tendresse pour cet homme dont elle admirait le courage. Elle prit son visage entre ses mains et embrassa son front.
André fut saisi d’un tremblement et s’écroula aux pieds d’Augustine.
Aussitôt Augustine appela discrètement André Clivaz le médecin qui se précipita vers le malade.
- Il faut le mener tout de suite dans un endroit calme. Il commence une crise d’épilepsie et il peut devenir très violent. Avant que les secours n’arrivent, il va peut-être tenter de tout casser autour de lui.
Augustine courut chercher du renfort. Sans réfléchir, elle choisit Johny et Jean. Quand ils arrivèrent dans le couloir, André Delahoule était allôngé par terre et ne tremblait plus.
- Je ne comprends pas, dit André Clivaz. Il avait tous les symptômes…
- Crois-moi, dit Augustine, je le connais bien et si je peux utiliser un mot aussi cru, il n’est pas un cas ordinaire. Je pense qu’il a besoin de repos et de calme.
André Delahoule fut porté par Jean et Johny dans un des petits bureaux et allôngé sur un canapé.
Augustine ne put empêcher son esprit de galoper à nouveau dans des espaces incontrôlables de ses pensées.
- Mais qu’est-ce qui m’est arrivé ? C’était la dernière chose à faire de l’embrasser sur le front ! Comment vais-je faire maintenant ?

Puis, s’étant calmée, elle retourna dans le grand bureau avec ses invités et les rassura.
Quelques minutes après, André Delahoule, pâle et souriant d’un air gêné, reparut à la porte du grand bureau, il fit un signe à Augustine. Elle s’approcha de lui. Il lui dit qu’il voulait s éclipser sans déranger personne, qu’il était un peu fatigué et qu’il rentrerait chez lui sans problème.
- Ne vous en faites pas, je me connais, ce n’était qu’un moment de faiblesse. Je peux très bien me débrouiller pour rentrer.
André Clivaz qui était resté près de lui en tant que médecin, proposa de l’accompagner jusqu’à un taxi. Il accepta. Jean et Johny ne s’aperçurent même pas de son départ.
Quand André Clivaz fut de retour, Augustine montra sur le grand écran mural de son bureau la représentation du test d’affinités. Elle avait fait disparaître le point représentant André Delahoule.
- Regardez, chacun de vous figure dans cet espace à trois dimensions. Vous vous reconnaitrez à vos initiales. Les trois dimensions sont la synthèse des types d’affinité : morales, physiques et intellectuelles. Vous pouvez voir quelles sont les dimensions qui vous rapprochent le plus. Je vous laisse regarder : certains seront peut-être surpris, mais les résultats sont là : vous formez un groupe qui a une très bonne cohésion. J’en suis heureuse car vous êtes tous mes amis.

Une salve d’applaudissements accueillit ces quelques phrases.
 
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Jean-Pierre Grivois - 2013
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Chapitre 1 – Inauguration de Neurométrie - Samedi 17 octobre 2026 -
Chapitre 2– Augustine fait le point - Samedi 17 Avril 2027
Chapitre 3 – Préparation de la conférence - Dimanche 18 Avril 2027

Chapitre 5 - Kapil et son frère – Mercredi 21 Avril 2027
Chapitre 6 – L’Inde –